La chronique de Lise Denis, psychologue

 

«J'aimerais revoir ma mère de naissance mais j'ai peur qu'elle me reprenne.»

J'ai deux filles, une de 6 ans et une de 4 ans. Ma plus vieille, lors d'une sortie aperçoit dans le stationnement une mère, une grand-mère et un tout petit bébé, tous d'origine chinoise, se diriger vers leur voiture. La mère tient le petit siège portatif de l'enfant accroché à son bras. Ma fille me demande:

«Maman, la trouves-tu belle, la mère?»

(Je sens qu'elle vérifie quelque chose avant d'exprimer sa pensée).

Moi: Oui, c'est une belle femme.

Elle: Il est chanceux lui, de la connaître.

Moi: Tu le trouves chanceux? Aimerais-tu ça la connaître toi, ta mère de naissance?

Elle: Oui, mais c'est avec toi que j'aime mieux vivre.

Je lui souris en ébouriffant ses cheveux et attends une suite qui ne vint que quelques heures plus tard.

Elle: Si je me promenais avec toi en Chine et qu'une Chinoise que moi je ne "reconnaîtrais" pas et qu'elle me reconnaîtrait, qu'est-ce que ça ferait?

Moi: Que crois-tu qu'il pourrait arriver?

Elle: Elle pourrait dire: "C'est ma fille" et elle voudrait me reprendre.

Moi: Et toi, qu'est-ce que tu voudrais?

Elle: Moi, je veux rester avec toi.

Moi: C'est ça qui arriverait aussi, je suis ta maman pour toujours.

Elle: Si elle me disait qu'elle veut me reprendre et qu'elle écrirait une lettre pour ça et de ne pas t'en parler, je t'en parlerais quand même hein?

Moi: Oui, tu peux tout me dire. Papa et moi, nous t'avons adoptée légalement, c'est-à-dire que les gouvernements chinois et québécois sont d'accord et qu'on a tous les papiers. Comment aimerais-tu que ça se passe?

Elle: Vous seriez des amies. Elle doit être gentille comme toi et des fois je pourrais aller la voir.

Moi: Sûrement, mais je ne crois pas que ce soit possible. Elle est très loin et nous ne savons rien d'elle. Ça te fait de la peine de ne pas la connaître?

Elle: Un peu... Penses-tu qu'elle pense à moi?

Moi: Moi, si j'avais eu un enfant et que je n'aie pas pu en prendre soin, je me demanderais: "Est-ce qu'elle va bien? Est-ce qu'elle a des amis? Est-ce qu'elle aime son école? Est-ce qu'elle est heureuse et a une belle famille?"

Elle: C'est sûr qu'elle se demande ça! (d'un ton sans réplique).

Le tout finit par des becs et des rires.

Malgré le fait que je lui dise parfois en riant: «là je te reconnais bien, ma fille», «tu me ressembles là-dessus», «je pense ça moi aussi» ou «je fais ça exactement comme toi», ou «on a pensé la même chose», petites phrases qui la ravissent, elle doit rêver de ressemblance visible aux yeux de tous.

Je crois qu'elle aimerait être «reconnue» par une mère semblable à elle, physiquement, mais que cela lui cause un peu d'inquiétude. Elle côtoie des petites filles de même origine et aussi d'origines différentes. Nous valorisons les couleurs de son pays d'origine et la confirmons dans son authenticité québécoise.

Ce qui m'étonne un peu, c'est son questionnement face au degré d'autorité (légale ou autre) que pourrait avoir sur elle la mère biologique. L'enfant adopté croit-il inconsciemment être en situation temporaire ou même, à la limite, illégale? Quelle est sa perception du «vrai parent», puisqu'il est confronté à ces termes dans des situations de toutes sortes comme: «Connaissez-vous sa vraie mère?», «Sont-elles de vraies soeurs?»

Réponse

«La peur de l'abandon (peur de perdre l'objet d'amour: la mère, le père) et la peur du rejet (peur de perdre l'amour) sont les deux plus grandes peurs chez les humains. Votre fille a connu de l'intérieur l'abandon..»

Ce dialogue, relativement court, renferme beaucoup de matériel. Divers thèmes importants se rapportant à l'adoption s'y retrouvent. Votre fille exprime clairement le désir de connaître sa mère de naissance lequel désir est mêlé avec la peur de vous perdre. Etant donné que sa mère de naissance prend plus de place dans son imaginaire, votre fille veut savoir s'il y a réciprocité: «Pense-t-elle à moi?», «Suis-je importante pour elle?», «Ma mère de naissance m'aimait-elle

Maturation physiologique

La maturation physiologique fait en sorte que la signification d'être adopté diffère en fonction de l'âge. Dans la petite enfance, l'adoption est synonyme de formation de famille: «Papa et maman sont venus me chercher.» Plus tard, le sens de la perte devient présent: «J'aimerais ça connaître ma mère de naissance et je ne la connaîtrai peut-être jamais.» La représentation de l'histoire personnelle change. Ainsi, votre fille comprend davantage qu'elle a eu une autre mère et en perçoit la perte.

Double réalité: abandon et adoption interraciale

Les interventions énumérées la confirment dans son identité («Tu est bien ma fille») et la valorisent (valorisation de ses pensées, de ses comportements). Vous tenez à lui dire que vous vous ressemblez. Bien que bonnes, ces interventions ne peuvent effacer une réalité: votre fille a été laissée par ses parents de naissance et l'adoption est interraciale. Double réalité.

«À tout désir correspond une peur. Au désir de votre fille de voir sa mère de Chine correspond la peur de vous perdre.»

Les gens vous abordent pour vous questionner sur vos liens familiaux. Cette visibilité ajoute une difficulté à l'adoption. L'adoption internationale devient fait public. Tout le monde en est témoin. Cette expérience ne peut être autant vécue dans l'intimité familiale que dans les adoptions non visibles. Cela comporte des situations agressantes, blessantes. Donc, souffrance d'être confrontée de manière inattendue et non voulue à cette réalité de l'adoption. Il y a toutefois un avantage à cette situation: l'adoption ne peut être niée et oblige plus à faire face. Il y a souffrance de ne pas vous ressembler (ni à son père); cela représente une souffrance souvent vécue très tôt dans l'enfance (3-4 ans) et plus fortement au début de l'adolescence. L'adolescent(e) se regarde dans le miroir, regarde ses parents et ne voit pas de repères physiques. C'est souvent déchirant.

La peur de l'abandon (peur de perdre l'objet d'amour: la mère, le père) et la peur du rejet (peur de perdre l'amour) sont les deux plus grandes peurs chez les humains. Votre fille a connu de l'intérieur l'abandon. Sa mère qui l'a portée n'était pas là pour en prendre soin, ses besoins de base n'étaient pas immédiatement comblés, elle n'avait pas d'écho à ses anxiétés... Elle était attachée à une autre femme (nounou) à qui on l'a enlevée (perte même si nous savons que cette dernière séparation était pour son bien). Ces expériences font en sorte que les personnes adoptées risquent d'être plus vulnérables aux situations de séparation.

À tout désir correspond une peur. Au désir de votre fille de voir sa mère de Chine correspond la peur de vous perdre. Il s'agit, comme vous le faites, de la rassurer que vous serez toujours sa mère et que personne ne la séparera de vous. Une fois rassurée, elle ira plus avant dans sa démarche de deuil et ressentira une peine complètement indépendante de sa relation avec vous. Dites-lui que c'est normal de désirer sa mère de Chine... Poussez plus avant l'exploration de ce qui pourrait se passer entre elles: «Si tu la rencontrais, qu'est-ce que tu voudrais lui dire» ou «Qu'est-ce que tu voudrais qu'elle te dise?...» Le fait d'avoir une bonne relation parentale lui facilitera l'évolution dans cette démarche (ce qui ne veut pas dire souffrir moins!). Il est important à cet égard d'être attentive à ce que son questionnement remue en vous. Par quoi êtes-vous touchée? Cela vous menace-t-il qu'elle désire connaître sa mère de naissance? Certains parents se sentent, par exemple, remis en question quand l'enfant pleure sur la perte. Ils se mettent à penser qu'ils ne lui suffisent pas. D'autres ne comprennent pas que leur enfant puisse manquer à ce point quelqu'un d'inconnu. Qu'en est-il pour vous?

L'adoption: situation temporaire?

L'enfant adopté croit-il inconsciemment être en situation temporaire ou même à la limite illégale, me demandez-vous? Votre fille pense que sa mère de naissance pourrait la reprendre. À 6 ans, votre fille est trop jeune pour comprendre le caractère légal de la situation. L'explication légale ne peut faire de sens pour elle. Ce qui a dû la rassurer, c'est que vous lui dites qu'elle est votre fille pour toujours. Ses inquiétudes vont probablement revenir. Redites-lui encore et encore qu'elle est votre fille pour toujours, que vous ne la laisserez jamais... Pour être plus concrets, certains parents ajoutent: «Tu auras toujours ta chambre, ton lit dans notre maison...»

La peur d'être kidnappé

«Les enfants vivent toutes sortes de pertes: mort d'un animal significatif ou d'un être cher, divorce des parents mais aucune de ces pertes n'est aussi marquante que d'avoir été laissé par les parents de naissance. Malheureusement, cette perte est souvent minimisée.»

La peur d'être kidnappé ou une certaine croyance de l'avoir été existe chez certains enfants adoptés. Il y a quelques décennies, on racontait aux enfants l'histoire du bonhomme 7 heures lequel pouvait les enlever s'ils se couchaient trop tard. Cela faisait partie de l'imaginaire des enfants de cette époque. De nos jours, la peur d'être enlevé prend la forme de la méfiance face aux étrangers. Certains enfants adoptés allient la peur de se faire enlever par des abuseurs d'enfants et le fait qu'ils ont déjà été laissés: «S'il y a des gens qui enlèvent les enfants, je l'ai peut-être été.»

L'enfant ne veut pas ressentir l'abandon. Comme tous, il veut éviter la souffrance. Certains enfants pensent donc qu'ils ont été enlevés... par leurs parents adoptifs. Penser à l'enlèvement fait, à ce moment-là, moins mal que ressentir la peine de l'abandon. Au lieu d'une profonde tristesse, l'enfant ressent alors de la colère face aux parents adoptifs (ou autres personnes) qui l'ont privé de ses parents de naissance. La compréhension de cet enjeu est importante pour ne pas s'offusquer des propos de l'enfant et bien l'accompagner. Il s'agit alors de reformuler ce qui est dit: «Tu penses qu'on t'a enlevé» et réajuster les perceptions en lui racontant la suite des événements reliés à son adoption. Reconnaître aussi que c'est difficile pour lui (elle) de penser que les parents de naissance n'ont pu prendre soin de lui. L'enfant pourra alors aller plus loin dans la recherche de son histoire.

Quant à votre fille, elle a peur que sa mère d'origine la reprenne; ce qui n'est pas tellement loin de l'enlèvement! Quand la situation se reproduira, séparez bien les deux points: «Tu aimerais ça connaître ta mère de Chine» et «Tu as peur qu'elle te reprenne.» Soyez affirmative face à son désir. Explorez avec elle ses fantaisies, ses peurs d'être reprise: «Comment pourrait-elle te reprendre?» ou «Qu'est-ce qui te fait penser à ça?» Cela va probablement l'amener plus loin.

Cette peur d'être enlevée peut s'expliquer de diverses manières:

  • l'angoisse de séparation (peur de perdre les personnes significatives) présente à divers degrés chez tous les humains;
  • la perte réelle de sa mère de naissance;
  • la perte ultérieure de la mère-substitut (nounou);
  • les petites phrases du genre "sa vraie mère";
  • la méfiance face aux étrangers.

Quant à sa perception du «vrai parent», profitez d'une situation où ces termes seront employés à nouveau pour explorer le sujet avec elle.

Les enfants vivent toutes sortes de pertes: mort d'un animal significatif ou d'un être cher, divorce des parents mais aucune de ces pertes n'est aussi marquante que d'avoir été laissé par les parents de naissance. Malheureusement, cette perte est souvent minimisée.

Texte publié dans l'Orient Express, journal de l'association des familles Québec-Asie

LISE DENIS
psychologue
Thérapie individuelle et conjugale, difficultés reliées à l'adoption
37 Grace Shantz
Kirkland (Québec)
H9J 3A4
Tél.: 5l4-695-9225



 

Pages de l'association des Familles Québec-Asie
dans le site «Québecadoption.net»
Date de parution: 9 mai 2006
URL = http://www.afqa.org/psycho/afqa_psycho9.html