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La chronique de Lise Denis, psychologue
Qui est la meilleure maman?
Votre lettre témoigne d'un souci de donner à votre fille les réponses justes. Nous allons regarder ensemble votre intervention.
Votre fille vous demande si vous êtes sa «meilleure maman». Vous avez tout de suite compris que l'autre maman était alors présente à son esprit; hypothèse tout de suite confirmée. Elle ne savait pas comment nommer ce qui lui était arrivé et vous lui avez fourni le mot «laissée» lequel m'apparaît juste. Vous avez également confirmé son affirmation: «oui, ils ont dû être tristes de t'avoir laissée». Autre intervention très adéquate. Même si nous ne connaissons pas les parents de naissance, nous pouvons retrouver, à partir de nos propres expériences, la difficulté de laisser des êtres ou des objets auxquels nous sommes attachés. Certains films, témoignages, lectures peuvent nous sensibiliser à l'effet que c'est excessivement déchirant de laisser un enfant. Cela m'apparaît important pour l'estime de soi de l'enfant qu'il sente que, même s'il a été laissé, il a été «considéré» par ses parents de naissance. Je me souviendrai toujours d'une dame venue me consulter qui me disait penser quotidiennement à sa fille laissée en adoption au début des années 70 et à son rêve de la retrouver un jour. Un doute incessant sur ce qu'elle vivait l'habitait. Cette absence la hantait... La tâche de l'enfant sera beaucoup plus difficile de s'aimer s'il doute fondamentalement de l'attachement de ses parents de naissance; le sentiment d'abandon étant alors tellement grand. Toutefois, peu importe que cette blessure soit consciente ou inconsciente, cette rupture de liens laisse une marque indélébile. En plus de se sentir aimée, respectée, vue dans sa relation actuelle avec vous, votre fille doit sentir que ses parents ne l'ont pas laissée sans émotion. «Si mes parents ont eu de la peine, c'est que je signifiais quelque chose à leurs yeux. J'avais de la valeur pour eux», ressentent les enfants. Ainsi semble penser votre fille quand elle dit que ses parents ont dû être tristes quand ils l'ont laissée. Donc un souci constant que l'enfant sente qu'il n'a pas été laissé parce qu'il lui manquait quelque chose doit nous accompagner. Ce souci semble présent chez vous. Quant à la phrase: «ils t'ont laissée parce qu'ils ne pouvaient te garder», je suggère d'élargir le «te garder» ou le «prendre soin de toi» à prendre soin d'un enfant; implicite alors que si cela avait été un autre enfant, la décision de laisser aurait été la même. La décision est venue indépendamment de toi: «tu n'y étais pour rien dans cette décision». «Elle s'est mise à la place de ses parents de naissance en leur prêtant des sentiments positifs», m'écrivez-vous. «Ils ont dû être tristes quand ils m'ont... (laissée).» Cette intervention qui m'apparaît saine protège son estime de soi. « C'est bon de penser qu'ils ont eu de la peine; cela signifie que je comptais pour eux.» Dans le cas présent, votre intervention aurait pu se terminer là i.e. par une affirmation empathique et chaleureuse de ce qu'elle venait de dire. Vous auriez également pu lui demander ce que ça lui faisait d'avoir été laissée. Quand la situation se reproduira, demandez-lui cette question; cela favorisera l'émergence d'un autre matériel. Nos interventions doivent permettre l'accès à toutes sortes de pensées et d'émotions même si celles-ci nous inquiètent, nous peinent, nous contrarient. Il est normal que les personnes adoptées de même que les non adoptées passent par des périodes où elles doutent de l'amour reçu. Ce qui est essentiel, c'est qu'elles sentent notre ouverture à recevoir leur peine ou leur colère, qu'elles perçoivent notre capacité de les accueillir.
«Ils l'avaient sans doute fait (la laisser) parce qu'ils pensaient qu'elle serait heureuse». Vous avez des doutes face à cette partie d'intervention. Vous vous demandez pourquoi vous l'avez rajoutée. Vous m'écrivez que vous vouliez la rassurer. Là est la réponse à votre question: vous vouliez la protéger face à un éventuel sentiment de rejet, lui éviter d'être triste... Il y a souvent en oeuvre, à notre insu un processus de projection i.e. on se met dans la peau de l'autre et ce, avec toutes nos expériences passées d'abandon. Nous ne sommes plus présents à l'univers de l'autre mais dans notre monde intérieur. Même si l'enfant ne vit pas d'émotions tristes à ce moment-là, il y a surimposition de nos propres expériences d'abandon sur la situation présente et un désir très grand d'évitement de la douleur. Je sais que c'est difficile d'accompagner l'enfant aimé dans son questionnement. Vous étiez probablement surprise de la question et touchée à ce moment-là. De bonnes questions à se poser: comment je me sens quand ma fille me parle de son histoire? Quels sont les sujets qui me rejoignent le plus? Quand il est question des premiers moments d'amour avec elle, du voyage en Chine, de l'accueil de la famille et des amis, c'est probablement facile. Qu'en est-il quand elle parle de ses parents de Chine qu'elle ne connaît pas et ne connaîtra probablement jamais; qu'en sera-t-il quand elle pleurera en disant vouloir les retrouver, quand elle se demandera s'ils l'ont laissée parce qu'ils étaient tannés d'elle... Ce sont des questions qui méritent toute notre attention et qui nous aident à être prêts le moment venu. Cette petite phrase «parce qu'ils pensaient qu'elle serait heureuse» a donc été dite pour la protéger. Il faut être attentif à de telles paroles qui sont significatives. Celle-ci résonne en moi comme «ils ont fait ça pour ton bien». Une telle phrase, dite à répétition, pourrait avoir comme impact le refoulement d'émotions de peine et de colère face à l'abandon. «Si c'est pour mon bien, comment pourrais-je en être affectée?» Votre questionnement sur votre réponse m'apparaît très important étant donné tout l'enjeu émotif. Le deuil de l'abandon est un travail de toute une vie. L'occasion de l'aider à avoir accès à une autre page de son histoire va se représenter. Soyez alors attentive à votre monde intérieur de même qu'à celui de votre fille. Etre en contact avec soi-même, départager ce qui nous appartient dans la réaction émotive favorise une meilleure perception de l'univers de l'autre.
Texte publié dans l'Orient Express, journal de l'association des familles Québec-Asie LISE DENIS
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