La chronique de Lise Denis, psychologue

 

Le roman familial

Sans en connaître nécessairement le terme, nous avons tous une expérience pouvant nous rattacher au concept du roman familial. Enfants, plusieurs d'entre nous avons déjà pensé être adoptés. A ce moment-là, le rêve d'autres parents bien plus fins que les nôtres prenait forme.

«Lors d'un conflit avec les parents, la fantaisie du roman familial est utilisée par la majorité des enfants. Il est normal d'imaginer qu'il pourrait y avoir quelqu'un d'autre qui nous comprendrait mieux que nos parents.»

Vous l'avez deviné, ce concept désigne les fantasmes par lesquels un enfant modifie mentalement ses liens avec ses parents ou sa fratrie. En situation conflictuelle, l'enfant s'invente un roman: «ma vraie mère doit être une grande comédienne, une femme très gentille... mon père doit être un homme très riche, très puissant. Si j'étais avec eux, tout serait parfait.»

Ces rêveries sont fréquentes et normales chez l'enfant à la période de latence. Elles rendent plus acceptables les problèmes car il y a alors un espoir de réalisation du désir actuel, l'espoir d'un ailleurs meilleur.

L'utilisation de ce mécanisme semble être reliée à la difficulté chez l'enfant à gérer l'ambivalence (amour et haine) face à une même personne. Dans certaines situations, l'enfant semblerait avoir peur que la colère détruise la relation avec ses parents. Il préférerait douter de l'authenticité de la relation (la relation n'a jamais été vraie). Certains enfants réfléchissent de la sorte: «Si mes parents me refusent telle chose, c'est qu'ils ne m'aiment pas vraiment. Ils ne doivent pas être mes vrais parents». Là, ils se mettent à rêvasser à des parents idéaux.

Le roman familial chez l'enfant non adopté

Lors d'un conflit avec les parents, la fantaisie du roman familial est utilisée par la majorité des enfants. Il est normal d'imaginer qu'il pourrait y avoir quelqu'un d'autre qui nous comprendrait mieux que nos parents. Cet autre peut être quelqu'un de la famille, la mère de la meilleure amie... Parfois l'imaginaire va plus loin, va jusqu'à s'inventer une autre filiation. Une fois le conflit passé, la fantaisie tombe car l'enfant sait qu'il n'est pas adopté. Cette fantaisie n'a plus à être.

Voici un exemple d'une situation conflictuelle: la mère de Jessica (8 ans) vient de lui refuser de lui acheter des cartes Pokémon. Jessica est très en colère. «Toutes mes amies en ont beaucoup. Si tu m'aimais vraiment, tu m'en achèterais. Je te déteste. Et puis, je suis tannée d'être ici, je m'en vais». Seule dans sa chambre, Jessica pleure. Elle pense à d'autres parents qui eux seraient plus gentils, plus permissifs...

Comment pouvons-nous imaginer la réaction de parents à ce type de situation? Certains parents percevraient les remarques de l'enfant dans le cadre de la frustration d'un désir. Ils lui en feraient le reflet tout en l'aidant à canaliser sa colère. «Tu es très fâchée que je refuse de t'acheter d'autres cartes. Dans le moment, tu ne m'aimes pas.» Cette réponse n'apaise pas tout de suite l'enfant; il se sent toutefois vu et à quelque part compris. La possibilité d'être fâché sans culpabilité se construit. De plus, l'intervention situe la haine dans un moment précis: «Dans le moment, tu ne m'aimes pas». Cette réponse est très pertinente.

D'autres parents se fâcheraient car ils percevraient ces paroles comme étant injustifiées. Le commentaire de l'enfant pourrait éveillé chez certains une blessure. Ainsi, un parent donnant au-delà de ses capacités physiques ou psychologiques pourrait mal interpréter le message de l'enfant et y voir ingratitude et non-reconnaissance. «Comment peux-tu me parler comme ça, moi qui en fais tellement pour toi... Comme tu es ingrate!» Cette intervention amènerait peut-être l'enfant à se taire mais également à se sentir coupable. Il existe des manières plus douces et efficaces favorisant la réflexion sur les liens parentaux et les désirs.

Certains autres pourraient se sentir menacés par l'expression de la colère et du désir de s'en aller. Ils pourraient être tentés de céder tout de suite à la demande de leur enfant. «Je vais te les acheter tes cartes... Quand veux-tu qu'on y aille?» À quelque part, cette intervention enlève le droit à la colère car elle est immédiatement sabrée par l'intervention du parent. L'enfant peut là aussi se sentir coupable d'avoir proféré ces paroles, sa mère étant si gentille! Cela peut aussi l'encourager à utiliser les menaces pour obtenir satisfaction... Finalement, notre jeune n'apprend pas à retarder la satisfaction de ses désirs.

Que l’enfant soit adopté ou non, les principales raisons de cette dernière attitude parentale sont:

  1. la peur de perdre l'amour;
  2. la crainte de priver l'enfant. Le désir plus ou moins conscient de réparation: «Mon enfant a tellement souffert de l'abandon, je vais tout lui donner». Réparation personnelle au travers de l'enfant: «Mes parents me disaient "non" tout le temps. Je ne referai pas la même chose qu'eux»;
  3. le désir d'éviter les conflits. Nous avons tous l'expérience de voir à quel point il est plus facile de céder à une demande que de tenir notre bout.

Le roman familial chez l'enfant adopté

L'enfant adopté est un enfant comme les autres. Il fait les mêmes rêveries. L'autre jour, Charlotte (6 ans) étant fâchée dit à sa mère: «Je suis tannée d'être ici, je m'en retourne en Chine». Momentanément, elle croit que ses parents de naissance s'occuperaient bien mieux d'elle. Dans ce cas-ci, l'allusion est faite aux autres parents qui existent réellement. La fantaisie aurait tout aussi bien pu être: «Je m'en vais chez Stéphanie, sa mère est bien plus gentille que toi».

La différence qui existe entre les deux groupes d'enfants (adoptés vs non adoptés), c'est qu'en ce qui concerne les enfants adoptés, cette fantaisie a un point d'ancrage dans la réalité. Ces enfants ont effectivement d'autres parents quelque part dans le monde. Cet élément de réalité peut rendre plus difficile l'abandon de ce type de fantaisie qui polarise les qualités des deux couples de parents.

Dans l'enfance, les parents sont souvent tributaires de superlatifs: «Ma mère est la plus fine du monde», «Mon père est le plus fort, le plus riche». Quand il y a des conflits parent-enfant, l'enfant tombe facilement dans l'autre polarité: «tu es la moins fine...» L'amour et la haine se côtoient quotidiennement. Par conséquent, les êtres fantasmés sont souvent les porteurs de toutes les qualités et les parents, porteurs de tous les défauts.

«Nous devons également accepter que notre enfant soit fâché face à nous ou autrui. Nous devons aussi lui montrer à exprimer correctement sa colère.»

Toutefois, une étude de Wieder (Brodzinsky, Schechter, Henig, l992) mentionne la difficulté pour les enfants adoptés de leur recherche à vivre de la colère face aux parents adoptifs. Ils auraient peur d'être abandonnés à nouveau. Ces enfants ont inversé la fantaisie du roman familial dans le sens où les parents de naissance sont porteurs de tous les défauts et les parents adoptifs de toutes les qualités. «Vous êtes les meilleurs parents du monde, eux (les parents de naissance) sont dégueulasses». Ces auteurs expliquent ce phénomène par l'interprétation de l'abandon. Avoir été laissé est vécu comme un rejet initial suivi par un sauvetage (scénario des bons et des méchants).

À la période de latence (6-l2 ans), les enfants doutent davantage de la stabilité de la relation parents-enfant; les peurs d'abandon y sont plus fortes. Les enfants adoptés commencent à avoir une meilleure compréhension de l'adoption. Ils ont une plus grande conscience d'avoir déjà perdu les parents d'origine. Cette conscience accrue les amène parfois à avoir une plus grande peur de perdre leurs parents que d'autres enfants.

Compréhension de l'adoption

Selon Brodzinsky, Schechter, Henig (l992), il y aurait trois manières de comprendre l'adoption:

  1. Certains enfants croient qu'ils ont été abandonnés par leurs parents de naissance. Ils sont fâchés contre eux;
  2. D'autres enfants croient que les parents adoptifs les ont arrachés à leurs parents de naissance, les ont volés en quelque sorte. Ils sont en colère face à leurs parents d'adoption;
  3. Finalement, il y a ceux qui pensent qu'ils ont été laissés parce qu'il leur manquait quelque chose. Ils sont fâchés contre eux-mêmes (sentiment de culpabilité et de honte).

On peut aussi imaginer un mélange de ces diverses interprétations; celles-ci fluctuant dans le temps. La capacité de l'enfant d'être en colère face aux deux types de parents pourrait varier en conséquence.

La peur d'exprimer la colère est également présente chez l'adulte. Elle est reliée à la peur de perdre l'amour des autres (peur du rejet, peur de l'abandon). Les gens préfèrent souvent taire ou nier leurs blessures que de faire face à la peur du rejet.

Comment aider notre enfant à franchir l'étape normale du roman familial?

Il est avant tout important de comprendre le sens des messages de l'enfant. Dans un des cas précités, Jessica est frustrée de faire face à un refus. Idéalement, nous avons à faire une reformulation du genre: «Tu es en colère parce que je ne veux pas... Tu crois qu'ailleurs on te donnerait tout...» Dans le cas de Charlotte, il serait bon d'ajouter un peu plus tard que sa fantaisie n'est pas réaliste: il y a dans toutes les familles, des limites et des règles. L'enfant a à faire face à la réalité de la vie; il a à renoncer à la réalisation immédiate de tous ses désirs.

Nous devons aider notre enfant à développer une tolérance à l'ambivalence dans ses relations. Pour ce faire, nous devons nous-mêmes être conscients de nos sentiments ambivalents et les accepter. Nous devons également accepter que notre enfant soit fâché face à nous ou autrui. Nous devons aussi lui montrer à exprimer correctement sa colère. Il doit avoir le droit de ne pas vouloir nous embrasser, le droit de ne pas vouloir être près de nous... sans remettre en question notre amour pour lui (et vice versa). Le parent-adulte est capable d'accepter cette distance émotive sans se sentir remis en question.

En étant nuancé dans notre manière d'être, notre enfant apprendra la nuance. Tout n'est pas noir ou blanc. Chaque personne a des qualités et des défauts. Il est souvent instructif de regarder quels commentaires nous faisons sur les autres. Sont-ils nuancés? L'ambivalence est un état émotif normal. «Tu as le droit d'être fâché, de ne pas aimer cette partie-là de moi (de l'autre).» Nous devons aussi accepter d'avoir des torts, donc d'être critiquables. «Oui, je comprends que tu sois fâché face à moi. J'ai mal agi à ce moment-là...» C'est très réconfortant pour l'enfant d'entendre des excuses, des regrets.

En accompagnant notre enfant dans son devenir, nous devons être attentifs à protéger son estime de soi: l'enfant n'est pas responsable d'avoir été laissé. Ne jamais céder à la colère et lui dire, par exemple: «Je comprends pourquoi on t'a laissé». Sa venue dans notre famille répondait à notre désir d'enfant. Nous ne sommes donc pas des sauveurs. En ce qui a trait aux parents d'origine, nous devons nous souvenir que la perception que notre enfant aura d'eux fera partie de son identité. Il importe d'avoir à ce sujet des réponses justes.

Tous les enfants ont des fantaisies plus ou moins conscientes de la personne idéale. Le danger chez l'enfant adopté semble être une polarisation figée des qualités positives et négatives sur chaque couple de parents. Les enfants semblent abandonner ce type de fantaisie à l'adolescence. Ils deviennent graduellement plus capables de concilier une image positive et négative d'eux-mêmes et des autres. Etant appuyé sur un élément de la réalité, le processus de résolution du roman familial semble plus long pour les enfants adoptés. Les parents sont les grands facilitateurs de l'intégration des sentiments ambivalents à la source du roman familial.

Références:

Brodzinsky, D.M, Schechter, M.D., Henig, R.M. - Being adopted - The lifelong Search for Self - Anchor Books Doubleday - l992;
Ruskai, Lois Melina - Raising Adopted Children - A Solstice Press Book - l986;

Texte publié dans l'Orient Express, journal de l'association des familles Québec-Asie

LISE DENIS
psychologue
Thérapie individuelle et conjugale, difficultés reliées à l'adoption
37 Grace Shantz
Kirkland (Québec)
H9J 3A4
Tél.: 5l4-695-9225



 

Pages de l'association des Familles Québec-Asie
dans le site «Québecadoption.net»
Date de parution: 9 mai 2006
URL = http://www.afqa.org/psycho/afqa_psycho5.html