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La chronique de Lise Denis, psychologue
L’accès aux larmes d’impuissance
Réponse Votre fille avait 2 ans lorsque vous êtes devenue sa mère. Je suppose qu’elle était en orphelinat à ce moment-là. Elle a donc vécu une rupture initiale avec sa mère de naissance et une deuxième avec la mère substitut, la nounou (lien également très important). Beaucoup de pertes pour un tout petit enfant, quand on sait à quel point l’être humain est fragile et dépendant et à quel point le lien à la mère est primordial. Comment était votre fille physiquement et psychologiquement au moment de l’adoption? Se souvient-elle de cette époque? Que peut-elle encore en dire? Il y a des enfants qui se rappellent leur solitude… Sortez à nouveau l’album de photos et regardez-le avec elle. Partez avec le principe que tout ce que l’on vit est inscrit en nous et y demeure sous forme consciente ou inconsciente. De plus, cet inconscient cherche toujours à se manifester. En ce qui concerne les enfants, il peut apparaître dans les jeux, la manière de s’attacher aux choses et aux gens… Parlez-lui aussi du début de sa vie avec vous. Les livres d’enfants portant sur les thèmes de l’abandon, de l’adoption ou de la naissance pourraient faire ressurgir ce matériel douloureux.
Votre fille pose-t-elle des questions sur la naissance en général? Y a-t-il dans votre entourage une femme enceinte? Quand vous voyez une femme enceinte, vous pouvez attirer l’attention de votre fille. Ces situations peuvent éveiller sa curiosité et favoriser le dialogue recherché. Vous pouvez lui demander alors ce qu’elle sait de sa propre naissance. Profitez de ces moments pour lui expliquer qu’elle a grandi dans le ventre d’une autre maman. Soyez alors très attentive à ce qu’elle ressent et reflétez-la. Le reflet de sentiments fait partie des techniques de communication. Il consiste à exprimer, dans les mêmes mots ou en d’autres mots, ce que la personne vient de dire. Voici à cet effet un petit scénario.
Enfant – Non, maman, ça ne se peut pas que je vienne du ventre d’une autre maman. (L’enfant semble fâché). Mère - Tu ne voudrais pas être venue au monde d’une autre maman. Enfant - T’es pas fine de me parler de ça. Mère - Ça te fâche que je te dise que tu es née d’une autre maman. Enfant - (L’enfant pleure.) Mère - Tu as de la peine. Parle-m’en encore. Enfant - Pourquoi elle m’a laissée, ma maman?
Votre fille sait au plus profond d’elle-même qu’elle a été laissée. Comme je le mentionnais précédemment, cet abandon laisse des marques importantes. Pour moins souffrir, ce contenu émotif semble avoir été refoulé chez votre fille. Permettre à votre enfant de faire un deuil graduel de la mère de naissance est le rôle d’accompagnement que la vie vous envoie. Comment l’accompagner? Voilà une bonne question. Tout d’abord, vous devez savoir que tout n’est pas en votre pouvoir; votre fille restera peut-être silencieuse face à sa situation de naissance. Ce qui est toutefois possible, c’est de saisir toutes les circonstances où votre fille ressent une émotion. Que faire avec ce matériel, me demanderez-vous? Il s’agit tout simplement d’être attentive aux émotions les plus diverses qu’elle vit et de LES REFLÉTER. Tout cela doit toutefois se faire dans le plus grand respect de votre enfant. Si celle-ci nie une émotion ou se fâche, vous n’insistez pas. Pour beaucoup de parents, une approche fréquente de nos jours est de faire appel à l’intelligence rationnelle des enfants. Les parents parlent, expliquent les choses trop tôt dans le processus en oubliant de s’adresser à l’intelligence émotive de l’enfant. Cette approche développe chez l’enfant l’esprit de contestation et non d’adaptation. Pour s’adapter à ce qui est, l’enfant doit avoir accès à la peine et à l’impuissance. « Ce que je veux n’est pas possible ». L’enfant doit avoir accès aux larmes pour s’adapter, mais pas à n’importe quelles larmes : les larmes d’impuissance. L’enfant doit sentir de l’intérieur qu’il ne peut pas changer certaines choses : avoir été laissé en est une, ayant pour corollaire que vous êtes la mère adoptive et non de naissance. Ainsi, pour intégrer les expériences difficiles, l’enfant doit accéder aux larmes d’impuissance.
Lorsqu’on se sent vu dans sa souffrance, on se sent moins seul et celle-ci diminue. De plus, être conscient de ses émotions est un pas vers la connaissance de soi. Comment pouvons-nous nous faire confiance si nous ne nous connaissons pas? Cette connaissance de soi amène avec elle une sécurité intérieure, la tolérance, l’acceptation de soi et l’ouverture à l’autre. C’est beaucoup, ne trouvez-vous pas? Pourquoi, me demanderez-vous, certains enfants ont-ils
accès aux émotions reliées à l’abandon
et d’autres, non? Il y a probablement de multiples explications
à ce phénomène. Vous savez, ces différences
individuelles s’observent également dans une même famille.
Toutefois, un facteur important pour en favoriser l’expression est
le niveau d’aisance des parents face au matériel émotif.
L’absence de peur permet d’aborder adroitement des contenus
difficiles. Une question importante à se poser est de savoir jusqu’à
quel point on se connaît soi-même et si on est à l’aise
face à l’abandon, même si ce thème est douloureux
pour nous. Pour se sentir aimé, un enfant doit se sentir vu, reconnu
et pris au sérieux, ce que favorise une
Juin 2007 Texte publié dans l'Orient Express, journal de l'association des familles Québec-Asie LISE DENIS
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