La chronique de Lise Denis, psychologue

 

Je retourne au travail sous peu et je vis beaucoup d’inquiétude. Il s’agit de ma première fille. Qu’est-ce que je peux faire?

Réponse

Il m’est difficile de vous donner une réponse précise vu le peu de renseignements que vous me donnez. Vous parlez d’inquiétude. Je suppose que vous êtes inquiète face à l’impact psychologique de laisser votre fille à la garderie.

Beaucoup de femmes vivent inquiétude, angoisse et culpabilité à laisser leur enfant à une tierce personne. Le doute les habite. Malheureusement, j’oserais dire, ce doute n’est pas assez fort pour nous retenir plus longtemps à la maison et être présente à ce petit être pourtant si cher. Les enfants ont besoin de leur mère pour construire la confiance en eux et dans le monde; aller en garderie ne peut remplacer la présence maternelle.

«Pourquoi la psychologie populaire véhicule-t-elle la croyance selon laquelle la qualité de temps compense pour la quantité? Malgré la venue de l’enfant, cette croyance permet aux nouveaux parents de continuer leur existence comme si de rien n’était.»

N’oublions pas que nos enfants arrivent avec des blessures. Ils ont déjà vécu au moins deux séparations importantes (mère et mère-substitut). En plus de la séparation, leurs besoins de base n’ont pas été répondus au moment et de la manière dont cela aurait été nécessaire : être nourris dès qu’ils avaient faim et soif, changés quand ils étaient mouillés, réchauffés quand ils avaient froid, consolés quand ils avaient peur, pris quand ils avaient besoin de contact… Ils ont besoin maintenant de sécurité, affection et amour inconditionnel; ce qui ne peut être donné en milieu de garde. Nous ne savons plus suffisamment que laisser un jeune enfant aux soins d’une autre personne peut laisser des traces dans la psyché.

Comment en sommes-nous venus à ne plus savoir que l’enfant a besoin de la présence constante de la mère? Pourquoi la psychologie populaire véhicule-t-elle la croyance selon laquelle la qualité de temps compense pour la quantité? Beaucoup de gens se laissent leurrer par cette croyance car elle leur convient bien. Malgré la venue de l’enfant, cette croyance permet aux nouveaux parents de continuer leur existence comme si de rien n’était.

Nous sommes dans une société qui ne valorise plus le rôle de mère. Les femmes empruntent souvent les valeurs masculines. Elles ont plus ou moins le choix d’être mère à temps plein. Elles sont aux prises à des obligations financières et des exigences professionnelles, vivent souvent une insécurité conjugale…

Bien qu’ayant fait un travail personnel (psychothérapie…), mon itinéraire « maternel » ressemble à celui de beaucoup d’autres femmes. J’étais moi aussi imprégnée par cette dite croyance. Ainsi, après un arrêt de quelques mois, j’ai repris mes activités professionnelles et notre fille est allée en milieu de garderie quelques jours par semaine. Pour me rassurer, je me disais que le temps passé quotidiennement en garderie était limité (environ 6 heures), nos horaires à mon mari et moi nous le permettant. Aujourd’hui, j’ai des regrets d’avoir agi ainsi. J’ai de la peine pour ma fille. Je n’ai pas eu le recul nécessaire pour répondre davantage à ses besoins. Je n’ai pas assez vu la nécessité d’être plus présente à ce jeune enfant. Elle avait besoin que je laisse de côté ma vie professionnelle pour me consacrer uniquement à elle. Mon cœur me dit aujourd’hui que la décision de poursuivre mon travail après un bref arrêt n’a pas été une décision équitable pour elle. À l’époque, je ne pouvais faire autrement et je ne peux revenir en arrière. Ce que je peux faire aujourd’hui, c’est être présente aux émotions reliées à cette situation (peine, regret, culpabilité…), les ressentir sans les alimenter et être présente à la jeune fille qu’elle est devenue.

Divers intervenants encouragent fortement la position dont je vous entretiens. Dans un document intitulé « l’adoption internationale : démystifier le rêve pour mieux vivre la réalité, mesdames Michèle Bernier et Johanne Lemieux, travailleuses sociales, suggèrent également de suspendre pour un temps la vie d’antan pour se consacrer à ce nouvel enfant et ce, dans le but de créer un lien d’attachement fort. Elles parlent d’une totale disponibilité physique et émotive aux besoins de l’enfant et ce, peu importe l’âge de l’enfant adopté. En fait, plus l’enfant est âgé lors de l’adoption, plus les blessures sont grandes, écrivent-elles, plus il a besoin de temps et d’attention. « Seule cette entière disponibilité prouvera à l’enfant qu’il était voulu, désiré, attendu de tout votre cœur. Cela lui prouvera surtout qu’il est assez important pour que papa et maman arrêtent la course de la vie pour vraiment prendre le temps de le connaître. S’il est assez important pour que ses parents prennent un arrêt, c’est donc qu’il a lui de la valeur. » Qu’en pensez-vous?

Pour les personnes qui cherchent à se dédier à leur enfant, à vivre leur rôle de mère ou de père avec une conscience plus aiguisée, paraîtra sous peu la traduction du livre « Conscious parenting », « le courage d’éduquer » (Lozowick, L. 200l) Ce livre nous permet de nous situer face au rôle à la fois si noble et exigeant de parent. Si j’étais appelée à être mère à nouveau, les réflexions et émotions générées par certaines rencontres et lectures m’orienteraient différemment dans ce rôle de mère.

Ces propos ne se veulent pas culpabilisants pour les femmes qui travaillent à l’extérieur. Chacune d’entre nous faisons de notre mieux au moment où nous agissons. Je veux simplement partager avec vous les convictions qui sont les miennes maintenant. Si cette réflexion faisait en sorte que certains parents deviennent plus disponibles, j’en serais très heureuse.

Toutefois, si vous êtes contrainte de retourner au travail, il importe de faire un choix judicieux de milieu de garde. Choisissez un endroit où le personnel est stable et aimant. Ces deux critères sont très importants. Posez des questions à la directrice de la garderie ou à la personne en milieu familial. Le personnel est-il régulier? L’objectif premier est-il le bien-être des enfants? Assurez-vous que les horaires sont réguliers, les espaces de jeux utilisés, des promenades à l’extérieur effectuées… Les éducatrices s’occupent-elles des enfants qui pleurent et ce, sans les culpabiliser? Si vous n’avez d’autre choix que celui de retourner au travail, soyez attentive à l’inquiétude présente et à un éventuel sentiment de culpabilité. Accueillez les émotions qui se présenteront à vous, sans vous juger. Cependant, demandez-vous si ce retour au travail est indispensable. Pouvez-vous le retarder de quelques semaines ou quelques mois? Si oui, n’hésitez pas.

«Prenons conscience que les enfants qui nous sont confiés ont besoin de parents présents et disponibles. »

Si votre décision demeure la même, préparez votre fille à cette nouvelle séparation. Amenez-la rencontrer la personne qui en prendra soin. Faites ainsi quelques visites. Le jour venu de la laisser, restez un temps sur place avec elle et dites-lui que vous allez partir et que vous reviendrez la chercher. Même si votre enfant est très jeune, donnez-lui quelques points de repère (« je reviendrai après le dodo de l’après-midi, après la collation… ») De plus, essayez de limiter la quantité d’heures qu’elle passera loin de vous ou de son père, car votre enfant a réellement besoin de vous.

Prenons conscience que les enfants qui nous sont confiés ont besoin de parents présents et disponibles. Cette manière de concevoir la présence de la mère pourra paraître ancienne à certains d’entre vous. Elle peut même paraître rétrograde dans une société axée sur l’avoir et non l’être. Je suis consciente que le choix, pour les femmes, de rester à la maison quelques années doit être appuyé par des changements profonds au sein de la société. Nos valeurs devront changer pour que l’être prime.

Notre rôle en tant que parents est de faire de nos enfants des adultes conscients et responsables. Le meilleur moyen de les aider à atteindre ce but est d’être nous-mêmes des êtres sains. Tentons donc de devenir plus conscients de notre monde intérieur : conscients de nos désirs et de nos peurs, conscients de nos pensées et émotions, conscients de notre histoire personnelle; nous éviterons ainsi de projeter sur autrui nos propres affects. Prenons le temps de nous intéresser à ce que nos enfants aiment, de jouer avec eux sans critiquer leurs intérêts et leurs goûts. Cette présence à eux ne vaut-elle pas la peine puisqu’elle contribue à créer un lien d’attachement plus fort de même qu’un équilibre intérieur plus grand!

Références :

Bernier, M. et Lemieux, J. 200l – L’adoption internationale : démystifier le rêve pour mieux vivre la réalité, Bureau de Consultation en Adoption de Québec, 851 des Cormiers, Saint-Jean-Chrysostome, Québec G6Z 2M8

Lozowick, L. l997 – Conscious Parenting, Hohm Press.

Lozowick, L. 2001 – Le courage d’éduquer – Editions du Relié.

Texte publié dans l'Orient Express, journal de l'association des familles Québec-Asie

LISE DENIS
psychologue
Thérapie individuelle et conjugale, difficultés reliées à l'adoption
37 Grace Shantz
Kirkland (Québec)
H9J 3A4
Tél.: 5l4-695-9225



 

Pages de l'association des Familles Québec-Asie
dans le site «Québecadoption.net»
Date de parution: 9 mai 2006
URL = http://www.afqa.org/psycho/afqa_psycho12.html